Des nouvelles de la réserve : le pic noir

Dans la toile sonore de la réserve naturelle montagneuse de la Drôme, un cri puissant retentit.

Ce son caractéristique qui résonne au fond des bois, c'est le cri d'envol du pic noir, alias Dryocopus martius de son nom scientifique. Son cri est tellement caractéristique qu'il est très facile d’identifier cette espèce de pic. Je vous encourage à écouter le son de ses cris.

Une fois repéré par la musique qu'il émet, il est alors plus facile de le voir, ou tout du moins de repérer son vol si particulier, que partagent d'ailleurs beaucoup d’espèces de pic. Car malgré sa taille, c'est un oiseau discret, qui nécessite patience et chance pour l'observer.

 

Avec ces 50 cm de long, c'est le plus grand représentant de sa famille en Europe (il existe 9 espèces de pic en France), et même l'un des plus grand au monde (sur les 234 présentent) ! Avec sa taille conséquente, ses 65 à 85 cm d’envergure, et son poids pouvant aller jusqu'à 350g, il peut vivre une bonne dizaine d'années à l’état sauvage.

Le Pic noir, comme les autres pics, vit la journée, et arrête ses activités une heure environ avant le coucher du soleil, où il rejoint une de ses loges creusées dans un arbre pour y passer la nuit. C'est un sédentaire solitaire à l'âge adulte.

 

Comme son nom l'indique, le pic noir est...entièrement noir de plumage. Seule touche de couleur :   une calotte bien rouge sur la tête (Étendue pour le mâle, sur la nuque seulement pour la femelle). Son bec lui est plutôt gris, et la pupille de ses yeux bien blanche. Nulle possibilité de le confondre.

 

Comme ses cousins les pics cendrés, les pics épeiches ou encore les pics verts, le pic noir pratique activement la percussion. Il pousse même son art sonore au fait de choisir les arbres ayant les meilleures sonorités. Ces coups puissants, audibles à des centaines de mètres de distance (jusqu'à 1000 mètres si les conditions sont bonnes), lui permettent, dès le début du printemps, de signaler sa présence auprès de ses potentiels congénères. Il peut donner de 8000 à 12 000 coups de becs par jour ! Mais sa puissance lui sert aussi au quotidien et lui permet de se nourrir, en délogeant les insectes qui vivent dans le bois, principalement des fourmis et des larves de coléoptères dont il se régale.

 

Cet oiseau est un grand spécialiste de la grimpe verticale. À l'aide de ses pattes munies de doigts longs à l'avant et à l’arrière, il sautille, grimpe, creuse et dort…à la verticale. Et pour se maintenir plus facilement, il se sert de sa queue munie de plumes rigides afin de se plaquer solidement le long des troncs. Car le pic noir est une espèce typiquement forestière, et plus particulièrement des forêts denses et anciennes. Il a besoin des vieux arbres tant pour nicher que pour se nourrir. On peut néanmoins le voir parfois en terrain plus ouvert, sur une fourmilière à piquer les fourmis, ou en train de chercher activement des insectes sur les souches ou la mousse. Mais c’est avant tout une espèce qui aime la verticalité des grands arbres.

 

Une étonnante expansion

 

Ce pic est présent à peu près dans toutes les régions d'Europe et d'Asie. Il y a encore un siècle, cet oiseau montagnard était considéré comme sauvage, discret et plutôt rare. Puis il a commencé depuis une cinquantaine d'années à étendre son aire de répartition vers l'ouest, au point d’être désormais répandu sur tout le territoire français. Ce qui peut sembler étrange pour un animal si inféodé aux anciennes et denses forêts montagneuses. Et bien que ces forêts se sont réduites comme peaux de chagrins, le poussant à déménager, il y a fort à parier qu'il a la chance de pouvoir profiter d'une partie des activités humaines et du réchauffement climatique. En effet, le régime alimentaire du Pic noir se compose d'insectes xylophages (qui mangent le bois en décomposition), et de leurs larves (surtout celles des conifères, mais pas que). Ce qui explique sa présence originelle dans les forêts matures et plutôt montagneuses, où le cycle du bois en décomposition est naturellement et suffisamment présent, comme la présence naturelle de conifères.

 

Les hommes ont planté beaucoup de conifères, et ces plantations sont largement atteintes de nombreuses maladies, et plus particulièrement d'attaques des scolytes (des petits coléoptères qui mangent le bois). Ce fléau des forestiers accentué par le réchauffement des températures semble être le paradis des Pics noirs. De plus, ces quelques prédateurs naturels (comme la martre des pins ou l'autour des palombes) ont besoin eux aussi de belles zones forestières, riches en faune, là où le pic a surtout besoin d'insectes mangeurs de bois. Et bien que très discret, il ne semble pas très perturbé de nicher dans les endroits bruyants dus aux activités humaines (bords de routes, aires de pics nique, terrains de motocross...). Beaucoup d'avantages qui permettent au pic d'étendre son aire de répartition, pour le plus grand bien de tous, comme nous le verrons plus tard.

 

Dès qu'un conifère commence à être malade, tôt ou tard le pic noir le trouvera et commencera son travail d’écorçage afin de manger les insectes qui sont dessous. Car le pic noir est un redoutable expert pour diagnostiquer la santé des arbres, et de la présence d'insectes mangeurs de ceux-ci, même sans aucun indice extérieur. Un arbre peut paraître complètement sain, et abriter des colonies de fourmis ou de larves de coléoptères sous son écorce ou dans la partie dure de son bois. Comment fait-il ? Mystère. Peut-être grâce à son ouïe ou à sa vue exceptionnellement adaptée.

Toutes les larves ne vivent pas sous l’écorce. Certaines habitent au cœur de l’arbre (comme celles de certains coléoptères capricornes). Il va alors ouvrir un cratère d'une précision chirurgicale et embrocher la grosse larve dodue grâce à sa longue langue collante munie d'aiguillons.

 C'est ainsi que nous voyons certains de ces arbres criblés de trous, que le pic a réalisé pour manger les larves qui y résidaient. Il va également inspecter les chandelles, les arbres coupés ou cassés laissés au sol et les souches qu'il va méticuleusement mettre en pièce (parfois aussi les fourmilières). Bien-sûr, certains poteaux téléphoniques ou de clôture subissent parfois le même sort, mais cela veut dire qu'ils étaient déjà en périls dû aux insectes. Un pic ne va pas attaquer un bois sain pour se nourrir.

 Ce qui en fait d'ailleurs sa réputation de technicien des forêts, permettant de déterminer l'état sanitaire de chaque arbre où le pic noir est présent.

 Il règne sur un grand territoire de forêt de plusieurs kilomètres carrés. Il peut ainsi exploiter 800 souches sur 32 hectares. Il retient avec une telle précision leur présence qu'il peut les retrouver sous une épaisse couche de neige, qu'il va creuser jusqu'à les atteindre.

 

Architecte des forêts

 

S’il est si connu pour ses trous, ce n’est pas uniquement parce que c’est son outil de chasse.

En effet, le pic, muni de son bec puissant (qui pousse à la vitesse moyenne d'un demi millimètre par jour) et de sa morphologie particulière, tape et creuse. Il est capable de creuser des trous, qu'on appelle des « loges », dans le cœur des troncs les plus durs, et il en a souvent plusieurs.

 

Le pic est un animal solitaire, très solitaire. Pourtant, son travail bénéficie activement à bien d'autres animaux auxquels il rend des services inestimables, en plus de son rôle de maintien de la bonne santé des forêts bien-sûr.

Ces grandes cavités ovales (jusqu’à 20 cm de diamètre), qu'il creuse dans un arbre sain pour nidifier ou se reposer la nuit, vont être utilisées par de nombreux autres animaux, dont certains ne pourraient même pas se reproduire sans. On a dénombré pas moins de 43 espèces différentes qui profitent des trous faits par le pic.

Parmi eux, on trouve des oiseaux tels que le Pigeon colombin, la Chouette hulotte, la Chouette de Tengmalm ou encore la chevêchette (tous ces oiseaux ne pourraient pas nicher sans les trous creusés par le pic. D'ailleurs, là où le pic est nouvellement arrivé, il n'est pas rare que la chouette de tenglman le suive de près), le Choucas des tours, la Sittelle torchepot (qui en rétrécira l'entrée*), l'Étourneau sansonnet… On peut aussi y rencontrer des mammifères, comme la Martre (qui peut d'ailleurs s'installer alors que le pic y est encore, en croquant, au besoin les œufs ou les jeunes), la Fouine, l'Écureuil roux… Parfois, ce sont des insectes (fréquemment les Abeilles sauvages, les Frelons ou les Guêpes,) qui investissent les lieux.

 

Une morphologie parfaitement adaptée

 

Les prouesses techniques et acoustiques du pic sont possibles grâce à une morphologie parfaitement adaptée. N’importe quel autre animal qui taperait un arbre la tête la première à une vitesse de plus de 20 km/h se retrouverait assommé sur le champ. Pas le pic noir. C'est grâce à tout un système de suspension cérébrale particulier et de muscles puissants qui entourent le crâne et amortissent les chocs. La langue, qui entoure le crâne par l’arrière absorbe les vibrations. La musculature distribue les chocs autour du crâne et rigidifie le coup et la tête.

 

Génération future

 

Les contacts entre mâles et femelles reprennent à la fin de l'hiver et sonnent le début de la saison de reproduction du pic noir. Espèce monogame, comme beaucoup d'oiseaux, il retrouvera sa compagne chaque année. Il faut pourtant habituellement pas loin de trois mois à chaque fois pour que les deux individus se rapprochent et s’apprivoisent (de nouveau). Voilà pourquoi les premiers tambourinements musicaux destinés aux autres pics commencent dès le mois de février. On peut les entendre parader pendant plusieurs jours durant. En dehors de la saison des amours, tout le monde retournera à ses activités solitaires.

 

Une fois d’accord, des mois plus tard donc, les pics peuvent choisir d'investir une ancienne loge existante, ou bien décider d'en créer une nouvelle, située sur le territoire du mâle ou de la femelle. Si c'est le cas, c'est un chantier titanesque qui va commencer.

Il faut déjà choisir un arbre adéquat, respectant certaines caractéristiques : trouver un arbre grand et vieux, qui doit mesurer au moins 1,25 m de circonférence à l'endroit où sera creusée la loge, généralement à plus de 7m du sol. Le tronc ne doit comporter aucune plante grimpante ou autre échelle naturelle ni aucune branche en-dessous (qui constituerait une rampe d’accès idéale pour la martre). Il ne doit pas être trop proche d'un autre arbre et comporter un espace dégagé pour faciliter les envols. Et si l’arbre comporte un tronc lisse, c'est banco. Autrement dit : un hêtre. C'est son essence de prédilection.

Heureusement pour lui, il se trouve être plutôt accommodant, et en l'absence de hêtre centenaire, il peut se rabattre sur d'autres essences.

Une fois le bon arbre choisi, ce n’est pas loin d'un mois de travail acharné qui va commencer.

150 coups de bec en une seule minute pour commencer le tunnel d’entrée. Une fois la première galerie horizontale creusée sur environ 30 cm de profondeur, il va forer à la verticale, la tête en bas, millimètre par millimètre. Puis sortir les copeaux qui s’accumulent petit à petit. C'est environ 5000 coups de bec par journée de travail, dès 5 heures du matin. La construction sera terminée environ 100 000 coups plus tard !

La construction du nid est un travail impressionnant, qui reflète à la fois la force et la persévérance de cet animal.

Le couple se relaye de façon équitable, au début du moins, pour creuser, puis la femelle participe de moins en moins. Les jours qui précédent la ponte, un des partenaires protège la loge car elles sont très convoitées par beaucoup d'animaux.

Parfois, certains n'attendent même pas que le pic ait déserté ses loges avant d'en prendre possession. Il doit régulièrement tenter de déloger les intrus, parfois avec succès, parfois non.  Même une petite sittelle peut lui faire changer de loge, le plus persévérant semblant être le pigeon colombin, qui n'attend même pas que le pic ait fini de couver (la femelle sittelle ne creuse pas elle-même son trou, elle ne le peut pas. Après un millier de voyage, elle va façonner l’entrée du trou du pic avec de l'argile pour l'adapter à sa taille et empêcher d'autres animaux d'entrer).

4 œufs vont être pondus, à un jour d'intervalle chacun, vers la mi-avril. Le couple se relaye pour couver, et c’est toujours le mâle qui couve la nuit (il réchauffe en moyenne le nid 18h par jour). Le temps de couvaison pour un oiseau de cette taille est incroyablement court : 12 jours. Ce qui fait que les petits naissent sourds, aveugles, et incapables de maintenir leur propre température. Ils pèsent 9g. Les parents vont donc continuer de les réchauffer en chaque instant pendant une semaine encore.

Le couple se relaie pour leur apporter à manger, une bouillie d'insectes incroyablement protéinée et en belle quantité. Ils apportent chaque jour près de 200g d'insectes, ce qui équivaudrait pour nous à 49kg de victuailles ! Ce qui fait qu'à l’âge de 5 jours seulement, ils arrivent déjà au tiers du poids d'un adulte, c'est à dire un poids multiplié par 10 durant cette période. Lors d'une journée ordinaire, c'est plus de 2300 insectes qui sont distribués chaque jour, à chaque petit.

Pendant un mois, les jeunes resteront au nid… puis ce sera le grand saut dans le vide.

Pendant ce temps, les deux parents défendent leurs progénitures avec beaucoup de courage.

Une fois que les jeunes commencent à avoir les plumes de la queue suffisamment rigides, et après quelques heures d'affamement des parents, ils sont attirés à quitter le nid. Une fois les petits rassemblés, les parents les emmènent dans une zone sécurisée lointaine, où ils y mènent une vie secrète pendant plusieurs semaines. Les deux parents s'empressent de se séparer et chacun emmène la moitié des petits pour les accompagner quelques semaines encore. Chaque parent s'occupe ainsi de sa demi famille et chacun doit se trouver une loge vide pour passer la nuit individuellement. À l’arrivée du mois d’août, chaque parent reprend sa vie solitaire après avoir chassé les jeunes, et ainsi, ceux-ci partent en quette d’un nouveau territoire, parfois à des dizaines voire des centaines de kilomètres de distance (le record appartenant à un jeune bagué en Allemagne en 1969… retrouvé à 1080 kilomètres plus loin, en Bretagne, en 1971). C'est ainsi que le pic noir étend progressivement son aire de répartition, toujours plus à l'ouest.

 

Le pic noir trouve un environnement idéal dans la réserve naturelle de la Drôme. Nous sommes ravis de la présence de cet oiseau emblématique d'une forêt sauvage, riche et en bonne santé. Sa présence y est très bénéfique, et comme nous l’avons vu, participe à une bonne santé de la forêt. En régulant les parasites et en construisant des cavités pour lui et les autres, il renforce activement la biodiversité et aide la forêt à devenir plus riche, pleine de vie et résiliente. Souhaitons longue vie au pic noir !

 

Florelle Antoine